
par Rulio Oscar
Comme Jésus pleurait sur Jérusalem, j’ai pleuré sur Haïti.
Mais que nul ne s’y trompe : mes larmes n’ont pas choisi les chemins que l’on imagine ; elles ne sont pas tombées là où la compassion ordinaire pose spontanément son regard. Elles n’ont pas coulé seulement sur les visages creusés par la faim, ni sur les enfants couchés dans la poussière, le ventre vide, les yeux déjà vieux. Elles sont venues d’un lieu plus profond, d’une blessure enfouie dans la mémoire d’un peuple, dans la dignité d’une terre meurtrie.
Je n’ai pas pleuré sur la misère atroce qui s’abat, jour après jour, sur ce peuple jadis si courageux. Je n’ai pas pleuré sur les enfants arrachés à la vie avant même d’avoir appris à espérer, ni sur les nouveau-nés fauchés avant le premier rêve. Je n’ai pas pleuré sur le bout de canne à sucre volé au bord d’un chemin étroit, ni sur la mangue tombée par hasard, unique repas d’une journée sans horizon. Tout cela n’est qu’un voile, une surface, le bruit visible d’un mal silencieux. La vraie douleur se niche plus loin : dans la conscience fracturée, dans le cœur qui a oublié comment se tenir debout.
J’ai pleuré sur les politiciens qui, au lieu de faire du pouvoir une source d’eau vive, en ont fait un instrument de prédation, une bouche insatiable qui dévore la patrie. J’ai pleuré sur les professionnels, ces femmes et ces hommes instruits, qui ont vendu leur compétence au plus offrant, laissant derrière eux une foule livrée à l’ignorance et au désarroi. J’ai pleuré sur les enseignants qui transmettent des programmes mais jamais la conscience, sur les élèves qui apprennent à réciter sans apprendre à résister, qui savent tout répéter mais ne savent plus dire « non ».
J’ai pleuré sur la diaspora haïtienne, dispersée comme des étoiles dans la nuit du monde. Ils portent Haïti dans leurs mots, dans leurs chansons, dans le tremblement de leur voix lorsqu’ils prononcent le nom du pays. Mais trop souvent, ils refusent de la porter sur leurs épaules, comme un fardeau et une promesse. J’ai pleuré sur ces cœurs exilés qui aiment de loin, qui gardent la clé de la maison sans jamais pousser la porte du retour ni celle de l’engagement véritable.
Plus encore, j’ai pleuré sur le je-m’en-foutisme.
Cette indifférence tranquille, presque élégante, qui s’infiltre partout, des salons les plus raffinés aux quartiers les plus pauvres, jusqu’à devenir seconde nature. J’ai pleuré sur cette habitude de tourner la tête, de baisser les yeux, de dire : « Ce n’est pas mon affaire. » J’ai pleuré sur la division qui ronge notre peuple comme le termite ronge le bois le plus noble, en silence, jusqu’à ce que tout s’effondre. J’ai pleuré sur la jalousie, cette gangrène invisible qui préfère voir le frère tomber plutôt que de lui tendre la main pour l’aider à se relever.
Parfois, j’ai l’impression d’être le seul à pleurer dans le monde du réel, ce monde pressé, bruyant, où la douleur devient spectacle et l’injustice, routine. Pourtant, je le sais : mes larmes ne sont pas seules. Elles rejoignent celles de Toussaint Louverture, de Jean-Jacques Dessalines, de François Capois et de tous ceux dont le sang a irrigué ce sol. Ils n’ont pas versé leur vie pour des statues ni pour des slogans, mais pour nous offrir un coin de terre où ils rêvaient de nous voir vivre libres, ensemble, tournés vers la lumière.
Et voilà le paradoxe cruel : nous pouvons verser des rivières entières de larmes, crier jusqu’à érailler nos voix, écrire des manifestes jusqu’à épuiser l’encre et le papier… rien ne changera. Rien. Pas une pierre ne se déplacera, pas un fondement ne bougera si les Haïtiens, de l’intérieur comme de l’extérieur, ne comprennent pas cette vérité simple et exigeante : seules nos actions communes, coordonnées, patientes et désintéressées peuvent transformer Haïti. Seuls des gestes qui ne cherchent pas la gloire mais le bien, des mains qui ne cherchent pas la récompense mais la justice, peuvent approcher le rêve de nos ancêtres.
Ils ont rêvé pour nous, dans la nuit des plantations et le feu des batailles.
Ils ont rêvé nos pas sur cette terre comme on rêve d’un matin après de longs orages.
À présent, il ne suffit plus de contempler leur mémoire comme un monument de pierre.
Il est temps de répondre à leur rêve par nos actes, de faire de nos larmes une source, de notre douleur une route.
Ils ont rêvé pour nous.
Désormais, à nous d’agir pour eux.